Vers une nouvelle géographie de la valeur : Les clusters au cœur de la transformation industrielle du Maghreb
Publié le 31 mars 2026
Le 25 mars 2026, Tunis a accueilli l’Euromed Clusters Forward Policy Seminar – Maghreb édition : Dialogue politique pour l’innovation portée par les clusters et les chaînes de valeur régionales, organisé par le Forum Euro-Méditerranéen des Instituts de Sciences Économiques (FEMISE), en collaboration avec ANIMA Investment Network, l’Agence de Promotion de l’Industrie et de l’Innovation (APII) et l’Economic Research Forum (ERF). Ce séminaire a porté sur le dialogue politique pour l’innovation et les chaînes de valeur régionales. Comme l’a souligné Giuseppe Perrone, Ambassadeur de l’UE en Tunisie, cet événement est crucial car « nos économies sont très exposées aux chocs externes, ce qui rend notre travail en termes de compétitivité et de renforcement de la résilience extrêmement important ».
Les Clusters : Levier de la montée en gamme
Les clusters sont désormais perçus comme des interfaces stratégiques. Saloi El Yamani, Policy Center for the New South, a précisé qu’ils ne sont pas de simples regroupements, mais « de véritables interfaces entre recherche et production, entre financement et innovation ».
- Au Maroc, Bouchaib El Fatine, Ministre de l’Industrie et du Commerce, a rappelé que la stratégie marocaine a permis de structurer des écosystèmes performants. Cependant, il a précisé que « le défi n’est plus uniquement celui de l’attractivité des investissements mais celui de l’approfondissement technologique (…) et du développement de l’ingénierie industrielle nationale ».
- En Algérie, Rabah Zennir, représentant de l’Agence Algérienne de Promotion des Investissements (AAPI), a exposé la dynamique de diversification engagée depuis 2022. Il a souligné l’importance de « valoriser nos matières premières en passant d’une exportation de cette matière sous une forme brute à une forme transformée ». L’agence gère désormais le foncier économique selon un « principe de cluster, selon les potentialités et les besoins de chaque région ».
- En Tunisie, Mme Atef Chechi, Directrice de Cabinet du Ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie, a affirmé que « le cluster n’est pas un outil parmi d’autres. Il est le levier structurant de notre transformation industrielle ». Elle a ajouté que la vision 2035 vise à « passer d’une économie de coûts à une économie de connaissances et d’innovation durable ». Inès Zegnani de l’Agence de Promotion des Investissements et de l’Innovation en Tunisie (APII) a complété en précisant que l’objectif central est « la compétitivité de l’acteur économique, pas du secteur ».
Des défis communs à surmonter
Malgré cette ambition, plusieurs obstacles freinent la montée en gamme. La prédominance des PME, aux ressources limitées pour la R&D, reste une contrainte majeure. Le séminaire a mis en lumière trois freins critiques :
- Le vide juridique : Jauad El Kharraz (WECEN) a pointé du doigt le manque de reconnaissance : « De nombreux clusters au Maghreb manquent de reconnaissance formelle ou d’un cadre national cohérent, ce qui restreint l’éligibilité aux fonds nationaux et internationaux ».
- Le financement de l’innovation : Bouchaib El Fatine a noté que la structure du tissu industriel, composé majoritairement de PME, limite les capacités d’investissement en R&D. Ilyes Boumahdi du Ministère de l’Économie au Maroc a expliqué que son ministère travaille sur des méthodes pour « agréger toutes les mesures » (fiscales, foncières, primes) afin d’évaluer leur impact réel sur le développement des réseaux territoriaux.
- Le lien Recherche-Industrie : Pour Inès Zegnani, un défi majeur est de réussir à faire travailler ensemble des acteurs qui se perçoivent parfois comme concurrents : « Comment avoir tout le monde autour d’une table (…) et travailler sur la même vision stratégique ».
Focus hydrogène vert
Le financement des projets d’hydrogène vert, domaine où le Maghreb et particulièrement le Maroc aspirent à un leadership mondial, se heurte à des défis de structuration complexes. Sur la base des interventions de Jauad El Kharraz (WECEN) et des discussions du séminaire, voici les recommandations précises pour mobiliser les financements nécessaires :
- Surmonter le défi du « Packaging Technique » : Il est difficile de traduire les bénéfices techniques en rapports « bankables » exigés par le GCF ou la Banque Mondiale. Les clusters doivent renforcer leurs capacités pour produire une documentation rigoureuse répondant aux exigences de conformité des grands bailleurs internationaux comme la Banque mondiale, la Société financière internationale (SFI) ou le Fonds Vert pour le Climat (GCF).
- Mécanismes d’agrégation : Les bailleurs de fonds internationaux préfèrent souvent les portefeuilles régionaux à grande échelle, alors que les projets des clusters maghrébins sont souvent fragmentés. Il est préconisé de mutualiser les petits projets au sein de portefeuilles intégrés. Une approche pertinente est le concept de « Nexus », combinant par exemple l’eau, l’énergie et l’agriculture, pour créer des ensembles plus attractifs pour les instruments de la finance verte.
- Réseaux d’experts : Il existe un fossé de langage entre les réalités techniques des ingénieurs de clusters et les exigences de conformité des institutions financières. Les réseaux d’experts doivent jouer un rôle d’interface en réalisant des audits et des due diligences que les clusters ne peuvent souvent pas s’offrir seuls. Cela permet de structurer un « pipeline » de projets prêts pour l’investissement.
- Gouvernance et KPI : Pour être crédible, « nous avons besoin d’une gouvernance transparente et d’impacts mesurables avec des KPI appropriés ».
Le Partenariat Euro-Méditerranéen comme catalyseur
L’Union Européenne, à travers le projet Euromed Clusters Forward, se positionne comme un partenaire stratégique. L’approche « Team Europe » mobilise des institutions comme la BEI et la BERD pour soutenir les transitions verte et numérique. Giuseppe Perrone a rappelé l’existence de programmes concrets comme Sadder, Greenovi ou le projet La croissance qualitative pour l’emploi mis en œuvre par la GIZ. Il a insisté sur le fait que l’UE veut « accompagner la Tunisie dans la construction d’un écosystème industriel capable de relever les défis du 21e siècle ». Le séminaire de Tunis constitue le premier d’une série de séminaires politiques organisés dans le cadre du projet EuroMed Clusters Forward, qui comprend également un séminaire Mashreq prévu le 17 & 18 mai 2026, au Caire et une conférence de capitalisation prévue les 3 et 4 novembre à Marseille.
Au total, ces trois séminaires rassembleront plus de 500 participants provenant de plusieurs pays du Maghreb, du Mashreq et de la région euro-méditerranéenne, parmi lesquels des décideurs publics, des experts internationaux, des responsables de clusters et des représentants du secteur privé.
Construire la Confiance
La réussite de cette transformation industrielle ne se décrète pas ; elle se construit par la confiance entre les acteurs publics et privés et par une gouvernance transparente. Comme l’a résumé Mme Atef Chechi, il s’agit d’un « impératif pour la résilience de nos économies respectives », appelant à une « véritable co-construction industrielle basée sur la complémentarité de nos chaînes de valeur ».